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  • Lundi Nostalgie

    J’ai fait rimer ce lundi avec « nostalgie ».

     
    Pour te dire que je t’aime, rien à faire, je flanche:
    J’ai du cœur mais pas d’estomac
    C’est pourquoi je prends ma revanche
    Sur l’écran noir de mes nuits blanches
     
     
     
    Paroliers : Claude Nougaro / Michel Legrand
    Paroles de Le Cinéma © Les Editions Du Chiffre Neuf
  • Les poulpes partie 1

    5 octobre 2020

    Ma journée a pris un tour inattendu. Je vais tenter de retracer tout ce qui s’est passé.

    J’ai passé la matinée à ranger et cuisiner. J’ai préparé une tarte aux pommes pour mon amie. Ça faisait longtemps que je lui parlais de ma tarte aux pommes. Le moment semblait être le bon, je l’ai invitée à l’heure du thé pour la goûter.

    Quand la tarte a été refroidie, je l’ai démoulée dans le plat de service que m’a offert ma tante Lucile, le plat vert émeraude avec un liseré doré.

    Je reconnais, sans fausse modestie, que la tarte semblait réussie. J’ai porté le plat dans la salle à manger et l’ai posé sur la table. Puis j’ai sorti les assiettes à dessert et les cuillères. J’ai posé le tout sur la table. Tout était prêt.

    Je me suis accordé un moment de réflexion : je n’étais pas certain que ce fut une bonne idée d’inviter Camille. Nos relations ces derniers temps étaient… étranges. Je ne sais pas comment les définir mieux. Mais je n’ai pas eu beaucoup de temps pour réfléchir, car on a sonné à la porte. Dans un mélange d’anxiété et d’excitation, je suis allé ouvrir la porte.

    C’était Camille.

    Elle m’a fait un grand sourire. J’adore son sourire. Des bonjours ont été échangés, des bises aussi. Nous avons pris des nouvelles l’un de l’autre. Je me suis assuré qu’elle n’avait pas eu de mal à trouver la maison. Elle m’a affirmé que non.

    Nous sommes restés un moment sur le pas de la porte, légèrement embarrassés jusqu’à ce qu’elle me demande d’un air taquin où était ma tarte aux pommes. J’ai balbutié, puis je l’ai précédée dans la maison, jusqu’à la salle à manger.

    Elle marchait derrière moi « Mmm, ça sent bon. » Elle a dit. Ça m’a fait sourire.

    Je me suis tourné vers elle et lui ai demandé « vraiment ? »

    « Oui » et elle a ajouté après avoir humé l’air : « ça sent la pomme, il y a aussi une légère odeur de caramel, de beurre. »

    Elle est entrée un peu plus avant dans la pièce. Quand elle a vu la tarte, elle m’a souri à nouveau. « Ça a l’air appétissant. » Puis elle a posé son sac à main sur une chaise. Et là, elle s’est tournée vers moi et m’a demandé : « alors, je peux la goûter ? » Elle avait le regard brillant et un petit sourire retenu. J’étais à peu près sûr qu’elle ne parlait pas de la tarte. Mais j’ai fait comme si de rien n’était : « oui, bien sûr. C’est pour ça que tu es venue, non ? Assieds-toi ». Je lui ai tiré une chaise.

    Elle m’a remercié et s’est assise. Je ne sais pas si elle a été déçue que je ne relève pas. Elle n’a rien laissé paraître.

    J’étais encore un peu embarrassé et nerveux, je crois. J’ai fait le service d’une main tremblante. Je sentais son regard posé sur moi, observant le moindre de mes mouvements.

    J’ai posé une assiette devant elle. Elle m’a remercié. Je l’ai observé du coin de l’œil et je l’ai vu humer l’air au-dessus de la tarte et esquisser un sourire.

    Je me suis servi et me suis assis en face d’elle. Elle a attendu que je m’assoie pour me taquiner encore un peu : « c’est l’instant de vérité ». Elle m’a fait un clin d’œil, a saisi sa cuillère et a pris une bouchée.

    Je l’ai regardé mâcher doucement. Elle a laissé échapper un soupir de contentement. Quand elle a eu terminé sa bouchée, elle m’a regardé. Elle a hoché la tête et en désignant son assiette avec sa cuillère, elle a lâché un « très bonne » avant de reprendre une autre bouchée.

    Je suis surpris comme ces deux mots m’ont fait plaisir. Je pense que j’ai dû continuer à l’observer manger, car elle s’est interrompue et m’a demandé si je ne mangeais pas.

    Machinalement, je lui ai répondu que non, car j’avais mis du GHB dans la tarte.

    Elle a secoué légèrement la tête et a roulé les yeux avant de me répondre du bout des lèvres « tu sais bien que tu n’as pas besoin de ça avec moi. »

    Ne sachant quoi dire, j’ai pris une bouchée de tarte. J’ai été très heureux de constater qu’en effet, j’avais, encore une fois, réussi ma cuisson. La légère acidité de la pomme était parfaitement équilibrée avec la douceur du sucre légèrement caramélisé.

    Nous avons terminé nos assiettes dans un silence religieux.

    Je lui ai demandé si elle voulait une autre part. Elle a refusé. Puis elle a à nouveau dit que la tarte était très bonne et elle m’a remercié de lui avoir préparé. Elle m’a regardé un moment fixement, puis elle a pris une inspiration avant de se lever sans un mot.

    Elle a contourné la table et s’est approchée de moi. Sans réfléchir, je lui ai fait face. Une fois à mes côtés, elle a marqué un temps d’arrêt, comme indécise. Puis lentement, comme pour ne pas m’effrayer, elle a levé les mains à mon visage et a enlevé mes lunettes. J’étais comme hypnotisé, incapable de former une pensée cohérente, je l’ai laissée faire. Toujours avec une lenteur délibérée, elle a posé mes lunettes sur la table. Puis elle a posé une main sur ma joue, elle a souri, doucement. Le regard interrogateur, elle s’est penchée et a lentement approché son visage du mien. Elle s’est arrêtée à quelques centimètres, nos souffles se sont mêlés, le temps était comme suspendu. Voyant que je ne la repoussais pas, elle a enfin posé ses lèvres sur les miennes.

    Le baiser fut léger au début, mais il a vite été plus profond. Nos langues se sont entremêlées dans une dance passionnée. Mon cœur battait la chamade, ce baiser fut très…

    Mais j’ai levé la main et je l’ai repoussée lentement. Je lui ai dit dans un souffle que je ne pensais pas que c’était une bonne idée. J’ai repris mes lunettes et les ai chaussées.

    Elle s’est appuyée sur la table à côté de moi et a passé les doigts sur sa bouche d’un air songeur. Elle m’a regardé et m’a demandé pourquoi.

    « Pourquoi, quoi ? » J’ai demandé. Je ne sais pas pourquoi j’ai demandé ça…

    « Pourquoi ce n’est pas une bonne idée ? » Son visage était fermé.

    J’avais du mal à réfléchir avec elle tellement proche de moi. Et je repensais à ce baiser. Je me suis levé. Pour éclaircir mes idées, je me suis éloigné d’elle. J’ai hésité, passé ma main dans mes cheveux. J’ai commencé à parler, je me suis arrêté, puis j’ai repris : il était temps que je lui dise.

    « Il est temps que je t’en parle… Tu comprendras mieux si tu sais… En fait… je suis attiré par les poulpes, les mâles et… »

    Elle me regardait attentivement, sans dire un mot. Ses yeux s’étaient arrondis de surprise.

    Du coup, j’ai continué d’une traite : « Voilà, c’est… si tu veux, on peut simplifier en disant que… je suis un poulpophile gay. »

    Elle s’est éclairci la gorge : « Je ne m’attendais pas à ça, je pensais que… Mais manifestement, je me suis trompée. » Son ton était légèrement amer. Ça m’a fait un peu de peine d’avoir été la cause de sa déception. Je me suis excusé.

    Elle m’a fait un faible sourire « c’est… OK. Je m’en remettrai, je suis une grande fille. Mais je te remercie de m’en avoir parlé, étant donné le contexte avec Kédéla… »

    « Oui, c’est pour ça que je n’en ai pas parlé avant. » Ça, plus le fait que j’appréciais l’attention qu’elle me portait. Mais ça, je n’allais pas le lui dire.

    Elle a continué : « oui, je comprends. Rassure-toi, je n’en parlerai pas, ça pourrait être dangereux pour toi que ça se sache. »

    Nous sommes restés silencieux un moment. Puis, elle m’a demandé si je fréquentais quelqu’un, plus précisément un Kédélian. J’ai levé la tête vers elle, elle me regardait fixement.

    J’ai répondu un oui timide. Et j’ai ajouté qu’on ne s’était pas vu depuis son retour forcé sur Kédéla il y a un mois de cela, après l’attentat contre l’ambassade Kédéliane.

    Je parlais évidemment de l’attaque sanglante réalisée par des extrémistes, un groupe qui se nommait « les humains d’abord ».

    Ce groupe qui s’était formé peu après le premier contact avec la planète Kédéla, il y a 5 ans. C’est surprenant la vitesse à laquelle ils se sont organisés, maintenant que j’y pense. Certaines personnes ne supportent pas ce qui est différent. Les Kédélians, les poulpes, comme on les appelle, ne sont pas si différents de nous en fait, ils sont humanoïdes, intelligents, doués de langage. Ils ont des sortes de jambes faites de tentacules ayant une ossature. Mais quand ils sont habillés, on ne voit pas que ce sont des tentacules. Par contre, je concède que leurs bras tentaculaires sont… inhabituels, de même que leur tête posée directement sur leur tronc et ornée d’une couronne de tentacules plus petits d’environ 15 cm. Mais cela ne justifie en rien la haine propagée par ce groupuscule. Mais je m’égare, revenons à Camille.

    Camille m’a demandé si je n’avais plus eu aucun contact depuis le départ.

    Je me suis assis, las. Je lui ai répondu que non.

    Elle s’est rassise aussi et s’est resservi une part de tarte. Elle a dû sentir mon désir de me confier, car elle m’a demandé de lui parler de « mon » Kédélian.

    Je me suis resservi une part de tarte et j’ai commencé à la manger afin de me laisser un temps pour rassembler mes idées. Je lui ai demandé si elle se souvenait du programme d’échange de technologie lancé il y a un an. Elle s’en souvenait, bien sûr.

    Je lui ai raconté comment j’en ai fait partie et comment un de nos labos a accueilli un Kédélian. Je lui ai parlé de Boubi.

    Elle a eu comme un hoquet quand elle a entendu son nom. J’ai pensé que le nom la faisait rire. Elle n’aura pas été la première à sourire en entendant le nom de Boubi. Mais maintenant que j’écris ces mots, je ne suis plus aussi sûr qu’elle a tenté de masquer un rire. Bref, je lui ai jeté un regard de travers.

    Je lui ai dit comment la rencontre était étrange, comment on avait eu du mal à se comprendre au début en dépit des réels efforts faits par Boubi pour parler français.

    J’ai fait une pause, je m’en rappelle, avant de lui confier qu’a un moment, Boubi et moi n’avions plus aucun problème de communication, comme si on se comprenait sans parler.

    Là, elle a été visiblement surprise : elle a laissé tomber la cuillère qu’elle portait à sa bouche.

    Je lui ai demandé ce qui n’allait pas alors qu’elle se levait brusquement. Elle a balbutié « je viens de me rappeler que j’ai un rendez-vous. Il faut que j’y aille. » Et sans demander son reste elle a attrapé son sac à main et s’est dirigée vers la porte.

    Instinctivement, je me suis levé, l’ai rattrapé par le bras. Elle a fait volte-face, surprise peut-être que je l’aie attrapée. Elle a regardé ma main, puis elle m’a regardé. « Lâche-moi », a-t-elle dit d’une voix sourde. Mais c’est son regard dur, plus que sa voix, qui m’a fait reculer. C’était la première fois que je voyais son visage aussi froid. Je l’ai lâché, mais j’ai demandé : « dis-moi ce qui se passe. » Et j’ai ajouté : « s’il te plaît Camille. »

    Elle a soupiré, comme exaspérée « Il vaut mieux… » Elle s’est arrêtée, m’a regardé fixement. Je lui ai rendu son regard. Elle a fermé les yeux brièvement et a baissé la tête. Puis elle m’a regardé à nouveau. « Ecoute », elle a mis ses mains sur mes épaules. J’ai tressailli tant le moment était chargé de tension. « Si je te dis que je connais des personnes qui pourraient t’aider… »

    Je n’en croyais pas mes oreilles, je lui ai demandé de m’en dire plus. Elle m’a parlé d’un groupe d’humanistes qui agissent pour promouvoir l’amitié entre les peuples. Puis elle m’a demandé mon téléphone afin d’y noter un numéro à appeler.

    J’ai sorti mon téléphone de ma poche et l’ai déverrouillé avant de le lui tendre. Elle l’a pris et a tapé un numéro qu’elle a enregistré dans mes contacts. En me montrant le contact, elle m’a dit d’appeler ce numéro ce soir, à 19 h. Je devais alors demander un rendez-vous pour un devis pour changer la robinetterie de ma cuisine. Je l’ai regardé, incrédule. Elle a répété patiemment : « la robinetterie de ta cuisine. » Puis qu’il fallait que je dise que j’ai été recommandé par madame Pérido. Elle a insisté : « il faut que tu t’en souviennes ».

    Je n’ai pas réagi, j’étais un peu déboussolé. Ce qu’elle disait n’avait aucun sens. Elle a insisté encore, m’a demandé de répéter, ce que j’ai fait. Elle m’a fait répéter plusieurs fois jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. Il y avait une certaine urgence dans sa voix. Je pense que c’est pour cela que j’ai fait ce qu’elle me demandait.

    Même maintenant, après son départ, je pense… Il faut que j’appelle ce numéro. De toute façon, quel mal ça peut faire ? Je ne pense pas qu’elle aurait inventé un canular douteux. Je connais Camille depuis si longtemps. Si elle dit que ça peut m’aider à reprendre contact avec Boubi…

    Après m’avoir fait répéter, elle m’a attrapé par la nuque et m’a attiré à elle. J’ai cru qu’elle allait tenter de m’embrasser, mais en fait elle a approché sa bouche de mon oreille : « Ne parle à personne d’autre de ce que je viens de te dire. ».

    J’ai commencé à parler, mais elle a mis sa main sur ma bouche et elle a continué : « appelle le numéro que je t’ai donné, ils t’expliqueront tout. D’ici là, ne parle à personne de… Boubi. Il est possible que tu sois déjà surveillé. Donc fait comme si de rien n’était, tu comprends ? »

    Encore une fois, l’urgence dans sa voix m’a fait acquiescer. Elle a enlevé sa main de ma bouche doucement. Je lui ai demandé ce qui se passait. Je crois que j’ai chuchoté.

    Elle a répété à voix basse que je devais appeler le numéro « ils t’expliqueront ce qu’il faut faire. »

    En reprenant son ton habituel, elle m’a dit qu’il fallait qu’elle y aille et qu’on s’appellerait plus tard. Elle a posé un baiser sur ma joue, m’a remercié pour la tarte et s’est dirigée vers la porte.

    Cette fois, je l’ai laissée partir. Je pense que je suis resté debout au milieu de la pièce bien après avoir entendu la porte se fermer.

    Puis je me suis assis, j’ai sorti mon calepin pour noter ce qui s’était passé. Même après l’avoir écrit, je n’en reviens toujours pas.

    J’ai confiance en Camille et Boubi me manque terriblement. Si elle a un moyen de me permettre de le voir…

    Je vais mettre une alarme pour ne pas rater l’heure.

    Je pense que je vais faire un tour pour m’aérer un peu.

  • Les poulpes partie 2

    Ballade

    Marc attrapa sa veste, il mit ses clés dans sa poche ainsi que son téléphone et il sortit de la maison.

    Il verrouilla la porte et franchit les quelques mètres qui le séparaient du trottoir. Il referma le portillon du jardinet derrière lui tout en se demandant de quel côté aller.

    Machinalement, il se dirigea vers le canal du Midi qui se trouvait à quelques minutes de là.

    Une fois arrivé, il déambula en observant d’un œil distrait les bateliers qui s’affairent sur une péniche.

    Il s’assit sur un banc et essaya de se détendre. Un rayon de soleil caressait son visage doucement. Il se rendit compte qu’il n’allait pas tarder à faire nuit. Les jours avaient commencé à se raccourcir.

    Devant lui, les bateliers amarraient leur embarcation. Ils allaient probablement passer la nuit près de l’écluse avant de continuer leur remontée vers Toulouse.
    Une brise agitait légèrement les feuilles des arbres et portait des rires d’enfants qui jouaient au loin.

    La journée tirait à sa fin, il faisait soudainement plus frais. Marc referma sa veste. Il regarda l’heure. Il était encore trop tôt pour appeler.

    Il se rejoua la conversation qu’il avait eue avec Camille, pensant aux questions qu’il aurait dû poser. Il tentait de comprendre. Pourquoi ne devait-il pas parler de Boubi ? Pourquoi tant de mystère ? Pourquoi n’avait-elle tout simplement pas dit ce qu’il y a savoir ? Il joua à nouveau avec l’éventualité d’une mauvaise blague.

    Tout en réfléchissant, il se remit à marcher. Il s’approchait de sa maison quand il se rendit compte que ses lacets étaient défaits. Il se baissa pour les refaire.

    Un bruit devant lui attira son attention.

    Il leva la tête tout en restant baissé dans l’ombre. Là, il vit une silhouette debout devant son portillon. La personne regardait sa maison, puis elle traversa la rue et monta dans une voiture garée à quelques mètres de là.

    « Qu’est-ce que c’est encore ? » se demanda Marc. Toujours accroupis, il se souvient de mots de Camille : « tu es peut-être déjà surveillé. » Mais par qui et pourquoi ?

    Il observa la voiture un moment, il y avait apparemment deux personnes dedans. Il lui semble qu’elles regardaient de temps en temps vers sa maison. Mais il n’en était pas certain, car leurs têtes étaient dans la pénombre.

    Marc secoua la tête en se relevant « je deviens parano, moi », marmonna-t-il. Il reprit sa route vers sa maison. Malgré tout, il ne put s’empêcher de jeter un œil à la voiture quand il passa à son niveau. Les personnes présentes à l’intérieur ne lui prêtèrent pas attention. Marc haussa les épaules et continua.

    Il rentra chez lui, verrouilla sa porte et enleva sa veste. Il alluma dans les pièces au fur et à mesure qu’il avançait. Arrivé dans le salon, il prit son lecteur sur la table basse. Il l’alluma et chargea le livre qu’il avait commencé le matin même : « Tina’s story », écrit par une certaine Tina d’ Arnoux.

    Il se laissa porter par l’histoire dans la forêt de la montagne noire. Page après page, l’histoire se déroulait sous ses yeux, à la fois excitante et palpitante. Il était suspendu, hors du temps, à la lecture des aventures de Lucas et Tina.

    Une alarme interrompit brutalement le silence de la maison et le ramena à la réalité bien malgré lui.

    Il était 19 h.

  • Les poulpes partie 3

    5 octobre 2020, plus tard dans la nuit

    Bien, cette histoire prend un tour encore un peu plus mystérieux. À 19 h pétante, j’ai appelé le numéro que m’a donné Camille. J’avoue avoir un peu hésité juste avant de le composer. Mais je l’ai fait malgré tout.

    Ça a sonné. Mon cœur battait la chamade.

    Un homme a répondu : « Plomberie Bouloc, bonsoir. » J’ai balbutié un bonsoir en réponse. Il m’a demandé la raison de mon appel. J’ai dit que je voulais un devis. Il m’a demandé de préciser. J’ai hésité un peu, mais finalement, j’ai dit la phrase que Camille m’avait dictée : « Je voudrais un devis pour changer la robinetterie de ma cuisine. » Je l’ai dit d’une traite. Il y a eu un silence de l’autre côté de la ligne. Puis je l’ai entendu dire : « ah bien, bien entendu. Ne quittez pas, je vous passe la personne qui s’en occupe. »

    J’ai entendu comme un cliquetis, puis, plus rien.

    J’ai attendu un moment dans le silence et un peu bêtement, j’ai dit « allô ». Bien sûr, je n’ai pas eu de réponse, il m’avait mis en attente, je pense. Je me suis demandé s’il avait fait une fausse manip, s’il fallait que je rappelle. J’étais prêt à raccrocher quand j’ai entendu une voix : « Bonsoir, que puis-je pour vous ? ».

    Ma voix n’était pas très assurée quand j’ai répété que je voulais un devis pour la robinetterie de ma cuisine. J’ai ajouté qu’une amie m’avait recommandé d’appeler.

    La personne au bout du fil m’a demandé son nom, pour leur suivi clientèle.

    J’ai dit le nom que Camille m’a donné : « Madame Pérido. » Ce n’est pas le nom de Camille, mais je suppose que c’était un mot clé.

    La personne a dit quelque chose comme « très bien, très bien. » J’avais du mal à identifier s’il s’agissait d’une femme ou d’un homme. Elle a continué en me demandant si j’avais un smartphone. J’ai répondu que oui, un peu surpris par la question. Elle m’a ensuite demandé si j’avais l’application Telegram. J’ai répondu que oui, je voulais lui demander pourquoi elle voulait le savoir, mais elle m’a coupé. Elle m’a expliqué qu’ils ont automatisé leur correspondance avec leurs clients et que désormais ils passaient par Telegram dès que c’était possible. Elle m’a demandé si cela me convenait, elle m’enverrait la procédure de demande de devis par ce biais. Elle a terminé par un « êtes-vous d’accord monsieur ? »

    J’ai hoché la tête, puis me rendant compte qu’elle ne pouvait pas me voir, je me suis empressé de répondre « oui, oui, je suis d’accord. »

    Elle a répété : « très bien, très bien » et elle a dit qu’elle allait m’envoyer les informations nécessaires. Elle m’a dit au revoir. J’ai répondu un « au revoir » machinal, mais elle avait déjà raccroché. Je regardais mon téléphone un peu surpris quand il a vibré.

    J’avais reçu un message via Telegram.

    J’ai ouvert la notification et j’ai lu le message. Au fur et à mesure de ma lecture, ma stupeur est allée croissant. C’est quand je me suis laissé tomber dans le canapé que je me suis rendu compte que je m’étais levé pendant l’appel.

    Tout, le message, la conversation avec l’inconnu, celle avec Camille, tout me faisait penser aux livres d’espionnages que j’affectionne.

    Dans le message, on me demande de me rendre dans un restaurant, où je devrais trouver une personne avec une écharpe blanche. Je devrais lui dire une phrase et elle devra me répondre une autre phrase clé. Il s’agit de mots complètement aléatoires, je pense.

    Le rendez-vous est demain.

  • Les poulpes partie 4

    Souvenirs

    Après avoir écrit dans son journal, Marc resta assis un moment, le regard dans le vide.

    Il se demandait dans quoi il s’était embarqué. Puis toujours songeur, il s’était levé pour se préparer pour la nuit.

    Plus tard, dans son lit, à moitié redressé par une pile d’oreillers, il prit son téléphone. Distrait, il parcourrait les divers réseaux sociaux auxquels il participe et comme tous les soirs depuis le départ de son fier Kédélian, il finit par revenir sur les derniers messages qu’ils avaient échangés.

    Puis il ouvrit la seule photo qu’il avait de Boubi. Du doigt, il repassa les tentacules qui entourent sa tête et il se souvint.

    Il se souvint de leur dernière rencontre, de leur dernière fois. C’était juste après l’attentat, ils étaient dans un des labos quand Boubi a reçu l’appel qui lui demandait de rentrer immédiatement. Après avoir mis fin à la conversation, Boubi s’est retourné vers Marc pour lui donner la nouvelle.

    Marc statua plus qu’il ne demanda : « Tu dois partir… »

    « Oui » répondit Boubi. Puis il ajouta : « Je dois passer la faille… je… » Il hésita un moment et reprit : « Je ne sais pas si je pourrais le traverser à nouveau une fois sur Kédéla… ».

    Marc resta sans voix. Boubi se leva et s’approcha de lui.

    « Je ne sais pas si on pourra se revoir, et encore moins quand on pourra », lui dit-il en lui prenant la main. Marc se leva à son tour. Les deux amants restèrent un moment, face à face, sans un mot.

    Un des tentacules sub-buccaux de Boubi caressa la joue de Marc.

    Marc se rapprocha et posa un baiser sur la bouche de Boubi. Pendant qu’ils s’embrassaient profondément, Boubi se débarrassait de ses vêtements, libérant aussi ses tentacules dorsaux.

    Il s’en servit alors pour enlacer Marc, ses tentacules ventraux n’étant pas en reste, ils détachaient la ceinture et le pantalon de Marc, faisant voler ses vêtements à travers la pièce.

    Marc se souvenait, avec délice, de cette sensation. Les tentacules de Boubi parcouraient son corps enfiévré, ses ventouses alternant succion et caresses.

    Il se rappelait comme Boubi s’était agenouillé devant lui et avait pris son sexe dans sa dimule.

    Boubi lui avait révélé que les organes reproducteurs des Kédélians se trouvaient juste sous leur bouche. Même si tous les Kédélians venus sur Terre apparaissaient comme étant mâles, ils étaient en fait hermaphrodites. Tous les Kédélians avaient ainsi une dimule, leur organe femelle et un lumule, organe mâle. Le fait que ses organes soient cachés sous leur bouche n’était connu que de peu de personnes sur Terre.

    L’esprit de Marc retourna à cette dernière fois, la dimule de Boubi autour de lui alors que son lumule s’insinuait en lui.

    Marc se souvenait de leur dernière fois et doucement, s’endormit sans s’en rendre compte.

  • Les poulpes partie 5

    Le lendemain

    Le lendemain, Marc vaqua à ses occupations habituelles. Il se rendit sur le lieu de son travail. Sur la route, il repensa au rendez-vous qu’il avait le soir même. Il hésitait encore à y aller, tout cela lui semblait tellement irréaliste. Mais il se rappela que c’était peut-être là sa seule chance de revoir Boubi un jour.

    En effet, les relations interplanétaires s’étaient encore un peu plus tendues. Le site de la faille européenne qui permet de passer d’une planète à l’autre avait été attaqué deux nuits au préalable.

    Il ne vit pas le trajet passer, occupé qu’il était à penser à son rendez-vous. Il était déjà devant l’entrée du parking de son travail. Il se gara et se dirigea vers son bureau. En regardant distraitement autour de lui, il aperçut une voiture noire garée à l’extérieur, près de l’entrée du parking. Les vitres légèrement fumées laissaient deviner deux personnes assises à l’avant.

    « C’est curieux », se dit-il tout en continuant à avancer.

    Arrivé à son bureau, il s’assit et repensa à la voiture qu’il avait vue la veille près de sa maison. Était-ce la même ?

    Puis il secoua la tête et soupira. Toutes ces histoires de messages codés, de rendez-vous secret devaient lui monter à la tête. Il écarta ces pensées et alluma son ordinateur.

    Le reste de la matinée se passa sans encombre.

    En se rendant à la cantine avec ses collègues, il ne put s’empêcher de regarder si la voiture était toujours là.

    Elle l’était.

    Il déjeuna inquiet, se demandant ce qu’il devait faire. Une fois le déjeuner terminé, il resta en arrière et laissa ses collègues partir sans lui. Il passa la tête par la porte. La voiture était toujours là. Il prit alors son téléphone et commença à rédiger un message sur Telegram. Il hésita, effaça, écrit de nouveau. Il finit par envoyer le message suivant :

    « Bonjour, ce n’est peut-être pas grand-chose, mais j’ai remarqué une voiture avec deux personnes hier près de chez moi et aujourd’hui, il y a une voiture identique à mon travail. Elle est là depuis ce matin… »

    Il resta un moment dans l’entrée de la cantine en attendant la réponse. Elle arriva, alors que de guerre lasse, il retournait à son bureau.

    « Ne vous inquiétez pas. Nous nous occupons de tout. Allez au rendez-vous ce soir comme prévu. »

    « OK, OK » marmonna-t-il. Il haussa les épaules et retourna à son poste.

    Il ne vit pas passer l’après-midi, occupé qu’il était à ses activités professionnelles. L’heure de partir à son rendez-vous arriva. En allant à sa voiture, il regarda de l’autre côté du grillage. La voiture noire n’était plus là. Il ne savait plus quoi penser. Il resta un moment appuyé à sa voiture à fixer l’endroit où il avait vu la voiture. Puis il regarda aux alentours. La voiture était bien partie. Il soupira et s’assit au volant.

  • Les poulpes partie 6

    La rencontre

    Arrivé au point de rendez-vous, Marc parcourut la salle du restaurant à la recherche d’une personne avec une écharpe blanche. Quelqu’un lui tapota l’épaule. Il se retourna et se trouva face à face avec une femme.

    Elle portait une écharpe blanche. Ses courts cheveux bruns encadraient un visage angélique. Un instant, il se perdit dans les yeux vert émeraude qui le regardaient. Puis il reprit ses sens et dit la phrase clé.

    La femme répondit la phrase convenue. C’était bien son rendez-vous. Elle lui proposa de s’installer en terrasse du bar. Une serveuse arriva rapidement pour prendre leur commande. Une fois que la serveuse se fut éloignée, la femme commença à questionner Marc.

    « D’après ce que j’ai compris, vous avez travaillé récemment avec un Kédélian ? »

    « Oui. »

    « Et vous avez aussi entretenu une relation… intime avec lui ? »

    Marc hésita un moment, mais finit par acquiescer. La femme reprit alors :

    « Je dois vous informer que les personnes qui vous suivaient font partie du gouvernement. Elles surveillent toute personne soupçonnée de vouloir passer la faille. Vous avez dû les alerter par votre comportement ou vos propos… » La femme fit une pause puis reprit :

    « Si vous en avez la possibilité, seriez-vous prêt à tout abandonner pour rejoindre… votre… ami sur Kédéla ? ».

    Marc regarda la femme en face de lui longuement et se décida. Il hocha la tête.
    « J’ai besoin de vous l’entendre dire. » Dit-elle d’une voix sèche.
    Il répondit à haute voix : « Oui. »

    La femme l’observa et hésita comme si elle se demandait comment continuer. Puis elle dit : « Vous avez eu de la chance qu’ils ne vous ont pas encore interpellé. Si vous partez, c’est ce soir. Plus tard, nous ne pourrons garantir votre passage sans compromettre notre opération. »

    Elle regarda Marc en silence.

    Comprenant ce qu’on attendait de lui, Marc réitéra son désir de partir. Sans plus un mot, la femme sortit son téléphone de sa poche et composa un numéro.

    Marc l’entendit demander à son interlocuteur : « Vous avez entendu ? » et elle continua « Très bien, très bien, oui… je lui dis. »

    Elle raccrocha : « Vous partez donc ce soir. Ne tardons pas. »

    Surpris, Marc demanda : « mais il faut peut-être que je prenne quelques affaires ? »

    « Non, ce n’est pas nécessaire. Vous aurez tout ce dont vous aurez besoin une fois la faille traversée. » La femme fit une pause et ajouta « Au fait, je m’appelle Lilas, allons-y maintenant. » Elle jeta quelques billets sur la table et se leva. Marc en fit autant et la suivit.

    « Heu, je prends ma voiture ? » demanda-t-il dans le dos de Lilas. Elle s’arrêta et lui fit face. « Ce n’est pas nécessaire, venez avec moi, quelqu’un s’occupera de votre voiture. »

    Elle se remit à marcher et Marc la suivit jusqu’à une fourgonnette. Elle ouvrit la porte latérale et lui fit signe de monter. Marc la regarda puis regarda dans la fourgonnette. Il y avait deux hommes. Ils tournaient vers lui un visage avenant. Un des hommes dit d’un ton affable : « Alors, prêt pour un grand voyage ? ».

    « Heu, oui, je suppose. » Marc monta dans la fourgonnette et s’installa sur une des places libres. Lilas ferma la porte et monta à l’avant, à côté du chauffeur. « On y va. » dit-elle. Puis elle se retourna vers Marc : « je vais tirer le rideau, il vaut mieux pour votre sécurité que vous ne sachiez pas où nous allons. »

    Lilas tira un rideau. Marc se retrouva isolé du monde extérieur en compagnie des deux inconnus, à arrière d’une fourgonnette. Il recommença à former quelques doutes sur la sagesse de sa décision.

    Sentant son malaise, un des hommes s’adressa à lui d’un ton qui se voulait rassurant : « Ne vous inquiétez pas, c’est la procédure standard. » Puis, se désignant « Je suis Jeff, et lui, là, c’est Thibault. Nous sommes là pour assurer votre protection au cas où ces intégristes viendraient à s’en prendre à vous. »

    « Ah… moi, c’est Marc. Merci. »

    « De rien mec, de rien. »

    Marc sortit son calepin de sa poche.

  • Les poulpes partie 7

    6 octobre 2020

    Bon, ben, j’ai pris ma décision, je vais traverser la faille ce soir apparemment. Tout ce passe tellement vite. Mais c’est ma seule chance. Il faut que je le fasse.

  • Les poulpes partie 8

    La faille

    Le trajet se passa sans heurt. Quand la fourgonnette s’arrêta, Marc entendit une porte claquer puis la porte coulissante s’ouvrit. Il descendit et regarda autour de lui. Ils étaient dans un hangar, un entrepôt peut-être, à en juger par les piles de cartons alignées contre les murs.

    Il demanda : « Où sommes-nous ? »

    « Cela n’a pas d’importance », répondit Lilas. « Suivez-moi s’il vous plaît. »

    Elle se dirigea vers le fond du bâtiment. Marc lui emboîta le pas machinalement. Il était à la fois excité et anxieux par la perspective de bientôt traverser la faille. Il n’avait pas eu beaucoup de temps pour y penser, mais maintenant qu’il marchait derrière Lilas, le poids de sa décision se faisait sentir. Il redressa les épaules et résolu, il suivit Lilas.

    Après une succession de couloirs, de portes, de petits bureaux traversés, ils arrivèrent à une pièce qui ressemblait à une salle d’attente. Un homme et une femme étaient debout au milieu de la pièce. L’homme l’évalua du regard puis tendit la main. « Karl » dit-il en serrant la main de Marc puis en présentant la femme « Madame Megsy, elle dirige l’opération. » La femme serra la main de Marc qui se présenta à son tour.

    « Nous savons qui vous êtes », dit Karl en faisant un clin d’œil à Marc. Il se tourna vers Lilas et la congédia : « Merci Lilas, nous prenons la suite. » Lilas hocha la tête, puis sortit sans un regard pour Marc. Karl prit le bras de Marc « Je vais vous accompagner au vestiaire, vous devrez prendre une douche et revêtir une tenue stérile. C’est pour limiter la propagation de micro-organismes entre les deux planètes. »

    « Ah ! Oui, d’accord. »

    Marc et Karl passèrent une porte vitrée, laissant madame Megsy derrière eux. Marc prit une douche et se changea dans un box prévu à cet effet. Quand il sortit, Karl l’attendait. Il portait la même tenue que lui.

    « Je vous accompagne jusqu’à l’orée de la faille », expliqua-t-il, devançant la question de Marc.

    Karl posa une main rassurante sur l’épaule de Marc : « Souvenez-vous juste d’une chose, au moment de traverser, ne retenez pas votre respiration sinon ça fait un mal de chien. »  Karl conduisit Marc par une porte. La main de Karl toujours sur son épaule, Marc se laissa guider docilement.

    Quand il pénétra dans la pièce, le regard de Marc se fixa instantanément sur la surface brillante qui couvrait les trois quarts du mur du fond. Marc essaya de comprendre ce qu’il voyait, la surface était comme un miroir. Il voyait son reflet à côté de Karl, mais avec une légère distorsion.

    Marc le regardait en souriant. « Et oui, c’est la faille… »

    Il poussa Marc doucement en avant « Allez-y maintenant. »

    Marc avança doucement jusqu’à arriver à quelques centimètres, il posa la main pour toucher la surface. Il ressentit un léger picotement au bout de ses doigts. Il jeta un regard à Karl. Ce dernier l’encouragea avec un sourire et un hochement de tête. Karl se souvint qu’il ne devait pas bloquer sa respiration. Alors en respirant le plus calmement possible, Marc fit un pas en avant et franchit la faille.

  • Les poulpes partie 9 – fin

    Camille

    Karl regarda le dernier sacrifice franchir la faille et soupira. Le sourire qu’il affichait l’instant d’avant se transforma en un rictus plein d’amertume, il se voûta légèrement et attendit. Quelques secondes après la traversée du pauvre bougre, la faille se referma en un bruit sec « POP ». Karl retourna dans la salle. Camille était assise dans un des fauteuils, madame Megsy debout à côté d’elle.

    « Il est passé ? » demanda Camille d’une voix sourde.

    « Oui. Lilas a fait un bon boulot, encore une fois. Elle l’a inquiété juste ce qu’il faut pour qu’il y aille sans se poser trop de questions. »

    Camille porta une main à sa bouche comme pour étouffer un cri. Karl s’agenouilla à côté d’elle. « Je suis désolé. »

    « Pas autant que moi, Karl, pas autant que moi. »

    « Vous avez fait ce qui était juste Camille. C’était lui ou… » dit madame Megsy.

    « Je sais, je sais, mais pourquoi il a fallu que ce soit lui, ils étaient dix à avoir été marqués. Pourquoi il a fallu que ce soit le seul j’ai pu identifier ? »

    Karl soupira, il ne savait que répondre à la détresse de sa collègue. Ils avaient été chargés de recueillir des sacrifices de leur région. Malgré des années de préparation, leur tâche n’avait pas été facile à accomplir. Le fait qu’un ami ou un membre de la famille soit sacrifié avait été abordé dans leur formation, mais c’était autre chose que de le vivre. Il tenta de rappeler à sa collègue l’enjeu.

    « Tu connais le marché Camille, c’est 1 % de l’humanité ou la totalité. Ils viennent, ils marquent les candidats et ceux qui développent des capacités de communication mentale sont désignés sacrifices. »

    « Et ils doivent franchir la faille volontairement. Je sais tout ça Karl. »

    « On a eu de la chance sur ce coup, tu t’en rends compte n’est-ce pas ? Après l’attentat contre le dernier marqueur, il était quasi impossible de savoir qui avait été identifié. » Karl fit une pause « Il en manquait un, juste un, pour terminer la première collecte. Nous n’avions plus beaucoup de temps. Tu n’avais pas le choix. Tu as fait ton devoir. »

    « J’ai fait mon devoir », répéta Camille d’un ton amer. Puis elle ajouta « Le pire c’est de ne pas savoir ce qui leur arrive une fois qu’ils ont traversé ».

    « Vous devriez peut-être en parler au docteur Océnose. De toute façon, le débrief avec elle est obligatoire à chaque passage » dit alors, madame Megsy.

    « Oui, je vais lui en parler », acquiesça Camille.

    Karl reprit : « Je me chargerai de contacter les nettoyeurs. »

    Camille le remercia.

    Madame Megsy posa une main sur l’épaule de Camille : « La collecte est terminée pour cette année Camille. Je peux compter sur vous pour la prochaine ? »

    Camille releva la tête : « Oui, oui. Je serai là. »

    « Vous avez quelques mois pour vous remettre, je sais, ce n’est probablement pas assez, mais… » Le regard de madame Megsy se voila un moment puis elle continua. « Karl, restez avec Camille, je m’occupe des nettoyeurs. » Et elle sortit sans attendre de réponse.

    Camille et Karl la suivirent du regard en silence. Puis Karl ouvrit la bouche pour parler et se ravisa. Camille s’en rendit compte. « Si tu veux me dire autre chose, vas-y… »

    « Mais, hum… Comment… comment tu as su pour… pour le dernier ? »

    Camille secoua la tête puis répondit, désabusée : « il m’en a parlé autour d’une tarte aux pommes… »

    « Tu veux dire que la survie de l’humanité s’est jouée sur une confidence autour d’une tarte aux pommes. »

    Camille sourit avec tristesse : « Oui, autour d’une tarte aux pommes. »

     

    FIN